Faites la guerre aux femmes et la civilisation périra!

10.09.2019, 12:37
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Dans n’importe quelle société, la dignité de la femme doit être placée à un niveau plus élevé que celle des hommes. La liberté et la sécurité d’une femme sont fondées sur son statut de genre et ce principe doit être déterminant dans n’importe quelle civilisation. Or aujourd’hui, en dépit d’un tintamarre d’aphorismes claironnant l’amour de la femme, nous nous heurtons sans arrêt aux violences qui lui sont faites. Frapper une femme, ce n’est pas seulement franchir la ligne rouge de la dignité masculine, c’est reconnaître sa propre monstruosité. Les hommes qui se permettent d’outrager physiquement le sexe faible font l’aveu d’une absence chez eux de principes cognitifs, autrement dit ils doivent être déplacés dans des cages ou des cavernes. Les valeurs liées au genre doivent être le noyau dur de la civilisation. La Nature elle-même a accordé aux femmes un droit exclusif à tous les avantages matériels ! Or la Nature et le milieu social doivent coexister harmonieusement.

Malheureusement, dans de nombreux pays du monde, la culture détruit ses propres fondements moraux, ramenant ce faisant les particularités nationales et culturelles des États et de la civilisation mondiale vers le territoire sauvage des temps de la naissance de l’humanité. Qu’est-ce qui m’autorise à parler ainsi ? Alors que je regardais les informations télévisées, j’ai vu le spot publicitaire d’une série et mon attention a été attirée par le fait qu’un seul et même sujet avait été retenu pour promouvoir cette série : le massacre d’une femme. J’ai été choqué par le fait que ce soit justement cet épisode qui ait été choisi pour inciter les spectateurs à regarder la série. J’ai décidé d’étudier plus en détail la question du genre dans la télévision contemporaine de différents pays du monde.

J’ai été formé aux traditions du cinéma des années 1960-1970 : Italie, URSS, Allemagne, France, USA, Inde. Le cinéma italien, c’est un hymne à la femme. Le génial Fellini a lui-même explicité sa position vis-à-vis des femmes : « Sous ce rapport, l’intention de mon film (La Strada, mais cela vaut aussi pour d’autres œuvres – A. P.) consiste à rendre à la femme son authentique indépendance, son indiscutable et inaliénable dignité. Un homme libre ne peut les refuser à une femme libre. Une femme ne doit être ni une madone, ni un instrument de plaisir et encore moins une servante. » Le film Juliette des esprits (1965) est lui aussi dominé par l’idée que la femme doit se libérer du despotisme masculin. Aucun de mes grands réalisateurs italiens préférés (Rossellini et Visconti, Antonioni et Fellini) ne s’est intéressé à la violence faite aux femmes. À mon avis, parce que poser ainsi la question était contre nature pour la culture de cette époque. Ce qui les préoccupait, c’étaient des thèmes sociaux, les troubles des sentiments, l’absence de communication entre les êtres.

Le plus grand réalisateur allemand du xxe siècle, Rainer Werner Fassbinder, a lui aussi étudié la femme dans son cinéma : bien sûr, ce n’est pas un ange, chez lui, néanmoins le « thème féminin » domine dans nombre de ses films. La nature féminine y est complexe, mais justement séduisante de ce fait. Dans Roulette chinoise, Lola, Le Secret de Veronika Voss, il y a toujours un raffinement psychologique lié au thème amoureux, un mystère inhérent à la femme (et le problème de la violence en tant que telle n’intéressait pas du tout le réalisateur).

La Suède a offert au monde Ingmar Bergman. La femme en général était bien plus intéressante que l’homme à ses yeux. Dès sa première période créative, il a filmé des confessions féminines, des histoires féminines : dans L’Attente des femmes (1952), les critiques ont noté « le regard rétrograde » porté sur les femmes, dans la mesure où toutes les histoires s’achevaient par le pardon et la réconciliation des femmes et des hommes.

L’Espagne a donné Luis Buñuel au monde, et dans l’un de ses premiers films, Tourments, même ce provocateur et cet expérimentateur prend la défense de son héroïne face à la jalousie insensée de ce mari dévot qui considère sa femme comme sa propriété. Il s’agit d’une prise de position radicale en faveur des droits et de la dignité de la femme.

La femme, c’est une petite fleur dans le cinéma indien, lequel a également trouvé sa place dans le cinéma mondial. Dans le cinéma japonais, l’héroïne féminine accordait grand prix à la confiance que lui témoignait un homme, même si son mari la faisait souffrir et l’obligeait à sacrifier quelque chose.

Dans le cinéma soviétique, la femme à l’écran était forte, volontaire, sans toutefois se départir d’un côté tendre. Les grands films tels que Carnaval, Les Filles, Romance de bureau, Moscou ne croit pas aux larmes continuent à attirer un public nombreux, même si on les diffuse souvent. Mais on les regarde surtout par nostalgie : une femme savait aimer et être aimée, une femme pouvait être active sans rien perdre de sa féminité, laquelle se manifestait justement quand un homme sûr de lui se trouvait à ses côtés.

Les héroïnes éprouvaient des souffrances morales, mais il n’était jamais question de violences faites aux femmes (tabassage, comportement masculin grossier à leur endroit…). La culture interdisait qu’on batte une femme. Et de le montrer à l’écran aussi.

Aujourd’hui, les séries télévisées mondiales abordent des sujets complètement différents et traduisent une mentalité tout autre. Aujourd’hui, la femme réussit autrement. Pas à ses frais. Elle va rencontrer un homme riche et deviendra aussitôt quelqu’un (des intrigues du genre « épouser un millionnaire » et, contre de l’argent, devenir son esclave sont très, très répandues). Dans ce genre de films, tous les obstacles sont écartés pour qu’une femme mène cette vie de luxe. En revanche, il arrive souvent que cette femme s’avère battue, mise KO, voire tuée d’une manière ou d’une autre par son propre mari.

Je trouve très inquiétant que le problème de la domination physique sur la femme soit aussi ouvertement répandu dans le cinéma et les séries de masse, et pas seulement russes, mais aussi américains et européens : c’est une tendance générale, qui nous renvoie presque aux temps de l’esclavage. Pourquoi les scénaristes forcent-ils soudain les hommes, qui sont, par nature, incomparablement plus forts physiquement, à faire en permanence étalage de leur force et de leur bassesse en frappant des femmes ? Avec ce paradoxe que, parmi les scénaristes soumettant les femmes à ces humiliations, il y a aussi des femmes.

On a l’impression que, quand les scénaristes n’ont pas de pensée, pas de sujet, pas d’idée pour élaborer une vision du monde et une spiritualité élevées, les scénarios sont truffés de baisers, de scènes érotiques, de bagarres et autres comportements primitifs. En fait, le spectateur se voit offrir une nullité agressive, privée de contenu intellectuel et spirituel.

Naturellement, des genres différents exigent des approches différentes. Et de nombreux films policiers se construisent sur l’intrigue : « Un maniaque tue des femmes ». Mais je parle d’autre chose : de la violence quotidienne et banalisée, qui devient de plus en plus souvent une « norme culturelle ». Frapper, gifler, pousser l’héroïne de façon à ce qu’elle  tombe, se cogne la tête et meure : ces scènes figurent dans presque toutes les séries de nombreux pays du monde. Par exemple, dans la récente série russe, Quand tu entres dans une maison, regarde autour de toi !, le héros frappe une femme au visage avec une rame et elle se noie.

Si l’on tape les mots clefs « homme frappant une femme », le moteur de recherche donnera 230 titres de films où figure ce genre de scènes, non sans préciser qu’il n’a choisi que les « meilleurs films », parmi lesquels les films américains constituent une majorité écrasante.

Cela étant, en Russie aussi enfle la vague de ces séries de masse. Lisons leurs phrases d’accroche :

  • Ligne de vie – « scènes de disputes domestiques, agression d’un homme sur une femme » ;
  • FEMME battue, mélodrame russe, 2019. La publicité annonce que la série « les a toutes massacrées » ;
  • Cours, ne te retourne pas ! – « un mélodrame du quotidien, une enquête sur des violences familiales » ;
  • Vivre depuis le début (série) : Après ses fiançailles avec Sacha, un boxeur prometteur, la jeune Macha, âgée de 19 ans, va à Moscou pour étudier dans le supérieur. Sa sœur Alia tente de séduire Sacha. À Moscou, il arrive malheur à Macha. Profitant de sa crédulité, le play-boy Rouslan et deux de ses amis la violent et la tabassent. Le même soir, à l’anniversaire de son père, l’homme d’affaire Ivan, Rouslan fait une scène répugnante.
  • Mauvais sang : Une jeune provinciale, Maria arrive à la capitale, avide de bonheur. À Moscou survient un drame : le fils d’un homme riche et très influent la viole de façon brutale. Maria se retrouve à deux doigts de mourir, mais les médecins sauvent la jeune femme.
  • Les Rivages glacés : cela fait plusieurs mois que les habitants d’Oziorsk vivent dans une peur permanente : un psychopathe y a fait son apparition, qui mutile et étrangle les jeunes femmes.
  • Demain sera un autre jour : Sviéta a grandi dans la famille la plus simple qui soit, mais grâce à son obstination et à son amour du travail, elle a pu entrer dans l’un des établissements d’enseignement supérieur les plus prestigieux du pays : l’école de cinéma de Moscou. Là, elle fait la connaissance du garçon le plus populaire de son année, Kirill, dont elle entreprend aussitôt la conquête. Malheureusement, la bombe Alina a des vues sur le jeune homme. Quand toutes ses tentatives d’attirer l’attention de Kirill se soldent par un échec, elle décide de commette un crime pour décrédibiliser Sviéta. (La jeune fille se fait frapper et violer.)

On nous dit que ce qui est caractéristique, s’agissant de la violence domestique, c’est que la vie des femmes se transforme en un cercle vicieux d’humiliations s’accompagnant d’avilissement physique. Mais dans le traitement de ce thème aussi – la violence domestique –, c’est le cinéma américain qui domine également (voir les films Precious (2009), La Couleur pourpre, Les Nuits avec mon ennemi, Big Little Lies, An American Crime, Un havre de paix, The Burning Bed, Avant d’aller dormir, Les Couleurs du destin et ainsi de suite). Mais dans la mesure où un grand nombre de programmes de divertissement et de reality shows de la télévision russe sont des franchises (acquises en Amérique ou en Europe), j’ai peur que le thème de la violence domestique et des femmes battues occupe lentement mais sûrement une grande place dans les séries diffusées sur les principales chaînes de Russie.

Je n’aime pas qu’une femme soit montrée comme une garce et que la science d’une garce consiste à « triompher des hommes ». À en triompher par des intrigues et des mensonges. Je n’aime pas qu’on promeuve une image de la femme qui la réduit à une créature capricieuse, agressive, grossière et source de scandales, quand elle adopte ouvertement un comportement masculin et une attitude consumériste envers un homme haut placé, le héros à la mode de presque toutes les séries. N’est-ce pas le résultat d’un comportement agressif de la part des hommes ? Est-ce que cela n’induit pas l’augmentation des mariages homosexuels ? Et n’incite pas la pharmacologie mondiale à proposer des milliers de tonnes de stimulants de la sexualité, pour les hommes comme pour les femmes?

Mais ce qui me déplaît encore plus, c’est quand, dans les films et les séries, les hommes, parce qu’ils sont faibles, d’une nullité crasse et bourrés de complexes, commencent à prouver leur position dominante en humiliant une femme grâce à une démonstration de leur force physique. Et peu importe que la torgnole soit motivée ou immotivée, qu’elle soit plus ou moins brutale.

Tous ces films qui envahissent l’espace culturel (et il y a aussi les théâtres, les revues de mode sur papier glacé, les éditions en ligne) sont le résultat d’une guerre ainsi prônée entre les hommes et les femmes, mais le pire, c’est que ces schémas de comportement écranisés deviennent des modèles à imiter dans la vie, et même la norme.

La propagande en faveur de la violence à l’encontre des femmes ne doit être soutenue ni par la télévision, ni par la culture contemporaine, ni par la société. Ce n’est pas la victime qui doit être jugée, elle a déjà souffert, mais l’agresseur. Les coups et blessures sur une femme doivent être punis de 3 à 5 fois plus sévèrement que les coups et blessures sur un homme.

Les intrigues sans tact qui se répètent sur tous les écrans des médias mondiaux forment la conscience, or la conscience est à la base de la civilisation. Mais où en arrivera l’humanité si l’un des genres qui la constituent trouve son plaisir à rouer une femme de coups?

En France, tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son partenaire. Cette statistique place ce pays en tête, à côté de l’Allemagne et de la Suisse, dans le triste classement des violences faites aux femmes en Europe occidentale. Chaque année, 220 000 Françaises portent plainte pour violences domestiques, mais les experts affirment qu’il y a bien plus de victimes, parce que dans de nombreux cas, elles se taisent. En vérité, le monde devient fou. Que des Français battent leur femme ? Des Français ?

Le nombre total de victimes en Europe et en Russie dépasse le million de femmes, des milliers meurent sous les coups des hommes. Et cela en une année ! Ces chiffres ne témoignent-ils pas du naufrage de la civilisation contemporaine?

Le postulat de base du monde actuel, c’est s’enrichir par la consommation et atteindre la gloire. N’est-ce pas la thèse qui a conduit à la disparition de la spiritualité ? L’homme a oublié que la vie elle-même enrichissait son esprit, son intellect, lui procurait de la joie. À l’évidence, c’est pour cela que ces dernières années, en Europe, la vente des églises chrétiennes est devenue un phénomène fréquent. On les transforme en restaurants, bars, magasins de vêtements.

Avec sa vision du monde, Homo consumers détruit la planète, ruine la civilisation, se comporte de façon consumériste avec les femmes. La femme devient une propriété… Sommes-nous en train de revenir au temps de l’esclavage ? La société contemporaine a besoin de nouveaux postulats de développement, où la culture écologique doit occuper la première place. L’heure est venue de créer une civilisation post humaine.

Dans cette époque anxiogène et dénuée de moralité, seules la science et une spiritualité élevée sont capables de définir les buts du bien-être social et de sauver le monde.

Il est temps de remplacer l’injonction éphémère de « Cherchez la femme » par un autre appel : « Ne frappez pas une femme, ne l’humiliez pas, sans quoi notre civilisation chancelante va s’écrouler!»

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